Non-human regeneration, Shared knowledge

SYNTROPIC MATERIALS

Vers une polyculture des matériaux et des connaissances

Eugenia Morpurgo

Acteur

Eugenia Morpurgo est une designer indépendante qui étudie l'impact des processus de production sur la société, en se concentrant sur la recherche et le prototypage de scénarios et de produits alternatifs. Elle travaille à travers des projets auto-initiés et des travaux commandés par des entreprises, des institutions culturelles, des universités et des Fablabs. Depuis septembre 2014, elle est chargée de cours à l'Université libre de Bolzano, en Italie, à l'ENSAD - École nationale supérieure des Arts Décoratifs à Paris et à la NABA - Nuova Accademia delle Belle Arti à Milan. Elle est titulaire d'un Master en Design Social de la Design Academy Eindhoven et d'une licence en Design Industriel de l'IUAV Istituto Universitario Architettura Venezia. Ses œuvres ont été exposées, entre autres, au MAXXI, le musée national des arts du XXIe siècle à Rome, au musée de la Triennale à Milan, au Total Museum of Contemporary Art à Séoul, au Textile Arts Center à New York et à la Z33 House for Contemporary à Hasselt, en Belgique.

Action

Le projet de recherche étudie des modèles agro-écologiques alternatifs, tels que l'agriculture régénérative, et tente de les combiner avec les derniers développements de la recherche sur les matériaux naturels. Il vise à intégrer la perspective non humaine et écosystémique dans le processus de conception des matériaux, afin de concevoir et mettre en place des Actions régénératrices pour la production de matériaux à base de plantes et d'animaux. Il cherche à valoriser les formes traditionnelles de connaissances artisanales et agricoles, tout en les confrontant à l'expérimentation contemporaine et à la production de matériaux standard. Comment la connaissance des matériaux peut-elle ouvrir de nouvelles possibilités pour le développement de l'agriculture régénérative, et vice versa, comment les choix pris dans la conception des polycultures peuvent-ils définir de nouvelles directions dans le développement des matériaux ?

Installation Syntropic Materials à la Maison POC Pur l'Economie Circulaire,
Lille World Design Capital, commissaire est Giovanna Massoni.
Photo par Eugenia Morpurgo

Pailles en plastique Biofase avocado.
 Photo d'Eugenia Morpurgo

Détails de la maquette du Maya Forest Garden.
 Photo d'Eugenia Morpurgo

Maquette du Maya Forest Garden.
 Photo d'Eugenia Morpurgo

Composite de maïs ÖLÖTL 
par Anne-Sophie Flores.
 Photo par Eugenia Morpurgo

Échantillon de lin teint avec des feuilles de mangue par Slowstitch Studio
. Photo par Eugenia Morpurgo

Filament de tomate par Canapuglia
. Photo d'Eugenia Morpurgo

Papier de tomate par SchutPapier. 
Photo par Eugenia Morpurgo

La crise environnementale actuelle s'est avérée totale, touchant tous les domaines écologiques et menaçant la biodiversité, le sol, l'eau et l'air. En réaction à cette crise totale, une quête croissante d'alternatives durables aux matériaux dérivés du pétrole a vu le jour. Dans le domaine du design - produits, intérieurs et mode - cela s'est traduit par une augmentation des options naturelles et bio-fabriquées développées au niveau industriel, ainsi que par une augmentation d’options plus expérimentales. Motivées par la nécessité de préserver les terres pour la production alimentaire, de nombreuses entreprises, ingénieurs matériaux et designers ont commencé à étudier l'utilisation de sous-produits agricoles industriels pour la production de matériaux durables. S'appuyant fortement sur les économies biorégionales locales, cette ligne de conception expérimentale crée un marché en expansion pour les matériaux naturels. Cependant, malgré l'utilisation d'une biodiversité de ressources plus riche, l'utilisation de restes ou de sous-produits agricoles pour la production de matériaux durables n'est qu'une solution technique à l'utilisation de déchets et ne remet pas en question la logique fondamentale du système agricole actuel. Si ces pratiques atténuent en partie le gaspillage de l'agriculture industrielle, elles ne constituent pas de véritables alternatives à l'impact environnemental de l'agriculture industrielle monoculturelle. Plus inquiétant encore, elles contribuent d'une certaine manière à créer un climat de confusion autour de la différence entre ressources renouvelables et ressources extractives.

En réponse au besoin de matériaux durables et aux pressions écologiques liées à l'agriculture industrielle intensive à culture unique, le projet de recherche "Matériaux syntropiques" examine le potentiel des modèles agro-écologiques alternatifs pour répondre à ces besoins urgents. Ces modèles incluent des pratiques telles que l'agriculture régénérative. Le projet tente de combiner les pratiques agro-écologiques alternatives existantes avec les derniers développements de la recherche sur les matériaux naturels afin de concevoir ou de rétroconcevoir des processus régénératifs pour la production de matériaux à base de plantes et d'animaux. Syntropic Materials se demande si cette innovation dans le domaine de la science des matériaux peut ouvrir de nouvelles possibilités pour le développement de pratiques polyculturelles. Plus pertinemment, il s'agit de savoir si les choix entrepris dans la conception de polycultures peuvent définir de nouvelles directions pour le développement de matériaux alternatifs.

Le projet se concentre sur l'introduction d'une perspective non humaine et écosystémique dans le processus de conception des matériaux. Il cherche à valoriser les formes traditionnelles de connaissances artisanales et agricoles tout en les confrontant à l'expérimentation contemporaine et à la production de matériaux standard.

Dans le cadre de l'exposition Infinite creativity for a finite world le développement de ce projet en cours, sa pratique de recherche et ses premiers résultats sont présentés. Le jardin de la forêt de Milpa a été choisi comme première étude de cas et une sélection de 13 espèces de flore a été faite. Il s’agit des espèces les plus récurrentes dans la littérature, même s'il est comptabilisé que dans le jardin de la forêt de Milpa on peut trouver plus de 90 espèces. Parmi ces 13 espèces, 7 typologies de matériaux ont été identifiées. Chaque espèce et typologie de matériau associée a été cartographiée par rapport à la durée du cycle Milpa, ce qui nous donne une vue d'ensemble de ce qui peut être produit au cours des 20 années du Jardin de la forêt Maya à partir d'une biomasse polyculturelle. Dans l'installation, il est possible de voir une collection d'échantillons de matériaux produits à partir des espèces présentes dans l'écosystème étudié. L'installation est accompagnée d'une illustration tridimensionnelle qui vous guide à travers la vie circulaire du Maya Forest Garden sur une période de 20 ans.

Syntropic Materials est un projet de recherche à long terme initié en 2019 et il a été soutenu par l'Académie américaine de Rome et l'Akademie Schloss Solitude de Stuttgart.

MAYA FOREST GARDEN

Les cultures domestiquées et les herbes sont cultivées chaque année pendant environ quatre ans, tandis que les arbustes ligneux, les arbres fruitiers et les feuillus poussent et se développent à l'ombre du grand maïs, progressant ainsi vers la prochaine étape du cycle. Certaines cultures pérennes sont également établies à ce moment. Lorsque les arbustes ligneux et les arbres ont poussé suffisamment pour ombrager les annuelles, le champ progresse à travers des étapes successives de reforestation guidées, passant alors d'un champ ouvert en une forêt gérée.

From The Maya Forest Garden. Eight millennia of sustainable Cultivation of the tropical woodlands. Anabel Ford and Ronald Nigh - 2016 Routledge

Le jardin forêt Maya correspond au verger maya traditionnel, dérivé de la milpa, un champ agricole traditionnel méso-américain et maya qui utilise un système d'utilisation des terres qui passe d'une canopée forestière fermée à un champ dominé par les cultures annuelles puis à un jardin verger, et enfin d'un jardin verger à de nouveau une canopée fermée. La forêt Maya reste le deuxième lieu le plus riche en biodiversité au monde, après la forêt amazonienne. Le cycle Milpa correspond à la méthode de conservation de l'agriculture et de gestion de la forêt maya. Il passe par quatre étapes principales sur une période d'environ 20 ans. Le système des jardins forêt Maya a été choisi comme première étude de cas en raison de la grande disponibilité de documentation et d'analyses scientifiques et non scientifiques de chacune de ses phases de croissance. Il présente un modèle circulaire fini ce qui permet d’encadrer la recherche dans le temps. Il s'agit d'un système agroforestier, polyculturel fait de successions, qui permet d'analyser une variété d'espèces diverses, des annuelles aux pérennes, des mauvaises herbes aux arbres. Pour les besoins de l'exposition et pour faciliter les premières étapes de la recherche, une sélection de 13 espèces de plantes a été effectuée. Il s’agit de celles qui sont les plus récurrentes dans la littérature, bien qu'il ait été estimé que dans le jardin forêt Maya, plus de 90 espèces peuvent être trouvées. Il est important de noter que si cette analyse se concentre exclusivement sur l'aspect agricole et productif du cycle Milpa, les valeurs de ce modèle vont bien au-delà. Comme le dit Ronald Nigh, "la mise en place de la Milpa est l'acte central, le plus sacré, celui qui lie la famille, la communauté, l'univers... [elle] constitue l'institution centrale de la société amérindienne en Mésoamérique et son importance religieuse et sociale semble souvent dépasser son importance nutritionnelle et économique".

Références :
https://mayaforestgardeners.org/
Maya Forest Garden: Eight Millennia of Sustainable Cultivation of the Tropical Woodlands. Book by Anabel Ford and Ronald Nigh. Roudledge 2016
Lo-TEK. Design by Radical Indigenism. Book by Julia Watson. Taschen 2019

Maya Forest Garden materials overview, zoom in banana tree derived materials. 
Photo by Eugenia Morpurgo

LA BIBLIOTHEQUE
Conçu comme une plateforme ouverte, cet outil est une archive de matériaux catalogués par espèce et par typologie. Cette bibliothèque nous permet de naviguer à travers ces informations suivant la logique de la coexistence des espèces. Pour la parcourir, les utilisateurs seront invités à sélectionner une zone de rusticité. Ce sont des zones géographiques définies pour englober un ensemble de conditions climatiques pertinentes pour la croissance et la survie des plantes. Les utilisateurs seront ainsi exposés à une liste de matériaux pouvant être produits avec des espèces poussant dans les mêmes conditions climatiques. De la, les utilisateurs pourront se frayer un chemin à travers les informations en désélectionnant les matériaux ou les espèces qui ne les intéressent pas. La bibliothèque peut, par exemple, aider les utilisateurs à élargir le spectre des espèces prises en considération lors de la conception d'un champ en polyculture pour la production de matériel ou favoriser la création de nouveau projets pour la conception de matériaux basés sur des combinaisons de plantes qui forment des écosystèmes régénératifs. Plutôt que d'être un simple dépôt de données, la plateforme fonctionne comme un filtre et référence des informations déjà publiées en ligne et hors ligne. Son objectif premier est de centraliser ces informations, ce qui nous permet de créer des liens nouveaux et significatifs. Ce qui est présenté maintenant est une première itération de cette bibliothèque. Avec le développement du projet, il est prévu d'ajouter d'autres informations et d’autres outils de filtrage.

ACKNOWLEDGMENTS
Le contenu présenté dans cet espace a été développé par moi même, Eugenia Morpurgo. Je suis une designer italienne, formée dans des écoles européennes d'art et de design et je tiens à reconnaître la sensibilité de ma position lorsque je présente du contenu qui provient de l'analyse de connaissances venant d’un contexte socio-économique et culturel auquel je n'appartiens pas. Consciente des différentes dynamiques de pouvoir en place autour de tels sujets et de la façon dont ce travail s’y positionne, je tente d'éclairer ma pratique avec le discours existant qui tente de réunir la sagesse des pratiques environnementales indigènes traditionnelles et les outils de la science occidentale pour résoudre les problèmes environnementaux les plus urgents. Ce discours est notamment porté et développé depuis quarante ans par des auteurs tels que Robin Wall Kimmerer, professeur de biologie environnementale et forestière au Collège des sciences environnementales et forestières de l'Université d'État de New York et directeur du Centre pour les peuples autochtones et l'environnement, et Vanadana Shiva, universitaire indienne, militante écologiste, défenseuse de la souveraineté alimentaire et auteur anti- mondialisation.